Édition du dimanche 27 juillet 2008
Sastre : « J'ai réussi à gérer les situations critiques »
L'Espagnol va succéder aujourd'hui à ses compatriotes Oscar Pereiro et Alberto Contador au palmarès du Tour. Carlos Sastre réalise son rêve à 33 ans et celui de son équipe CSC.
SAINT-AMAND-MONTROND (de l'un de nos envoyés spéciaux). Serein et ombrageux, Carlos Sastre s'est précipité sur un paquet de bonbons avant de répondre aux questions des journalistes. Le leader par défaut du sulfureux Bjarne Riis (1) a forgé son succès en attaquant dans l'Alpe-d'Huez puis n'a perdu que 29 secondes face à Cadel Evans, hier dans le chrono. Car un maillot jaune cela transcende... Même quand le contre-la-montre n'est pas sa spécialité première.
Carlos, que ressentez-vous ?
Je vais gagner ce maillot jaune qui était mon rêve depuis j'ai commencé à faire du vélo. Ce n'est pas facile de décrire mes émotions. Je suis très heureux et très fier.
Comment expliquez-vous ce succès ?
Je crois que c'est grâce à la confiance que j'ai eue de la part de Bjarne Riis, des directeurs sportifs de la CSC et de mes coéquipiers. Toutes les décisions ont été prises collectivement. Beaucoup de gens ont cru en moi. Il suffit de voir le travail de quelqu'un comme Cancellara, qui a sacrifié ses chances de victoire dans le contre-la-montre en travaillant même dans la montagne.
Ne craignez-vous qu'on se souvienne du Tour 2008 pour ses trois cas de dopage plutôt que pour votre victoire ?
Je suis quelqu'un de propre. Je sais quels sacrifices j'ai fait pour être ici. Je peux dire la tête haute qu'il existe des gens qui savent tout sacrifier pour parvenir à leur rêve de la façon la plus honnête qui soit. Il y aura toujours des tricheurs mais il y a aussi des travailleurs, qui bossent en silence. Et il y aura de plus en plus.
Il y a trois semaines, au départ de Brest, vous imaginiez-vous finir en jaune à Paris ?
Sincèrement, non. Je savais que j'étais mieux que jamais physiquement, bien entraîné, et que j'avais l'opportunité de ma vie devant moi. J'avais bien fait un rêve où je gagnais le Tour. Je crois que j'ai toujours réussi à gérer les situations critiques. J'ai essayé de prendre les bonnes décisions au bon moment. Mais je ne veux pas me considérer comme le vainqueur du Tour de France avant d'avoir passé la ligne à Paris. Il reste encore une étape.
Quel coureur vous a influencé ou inspiré depuis le début de votre carrière ?
Le coureur qui m'a le plus appris, c'est sûrement Laurent Jalabert. On a fait trois ans ensemble chez ONCE. C'était un coureur impressionnant, physiquement et humainement. Ensuite, à la CSC, où nous sommes partis ensemble. J'ai eu l'image d'un homme à l'aise, tranquille, un amoureux de son sport qui faisait du vélo pour le plaisir, pas seulement pour gagner. Avec lui, j'ai appris à aimer le vélo. Ce que je fais aujourd'hui.
Quelle est la signification du geste que vous avez fait en passant la ligne ?
Je suis un garçon très calme, pas très expressif, mais je crois en certaines choses. Ce geste, c'était une dédicace pour quelqu'un qui n'est plus sur cette terre mais qui est toujours à mes côtés. Il s'agit de José Maria Jimenez, qui était mon beau-frère (2). J'étais toujours avec lui, on a tout partagé sur le vélo. J'ai gagné aussi pour lui, car il aurait voulu être là avec moi, courir le Tour et le gagner. Il avait le même rêve que moi.
Avez-vous toujours des contacts avec Manolo Saiz, votre ancien directeur sportif à la ONCE ?
Depuis que j'ai quitté cette équipe, je n'ai pas trop de contacts avec lui. On a chacun pris un chemin différent. C'est la personne qui m'a appris à souffrir sur le vélo, à me comporter comme un professionnel. Il avait toujours dix ans d'avance, au niveau des infrastructures, des méthodes d'entraînement, du matériel. Des choses que même des équipes actuelles n'ont pas encore. Il était toujours à la poursuite du meilleur. Pour le reste, je ne veux pas le juger (3). Ce sport doit beaucoup à Manolo Saiz.
Recueilli par Vincent COTÉ.
(1) Arrivé chez CSC en 2002, Carlos Sastre a successivement été au service de Laurent Jalabert, Tyler Hamilton et Ivan Basso. Ces deux derniers ont été sanctionnés pour faits de dopage. Quant à Riis, vainqueur du Tour 1996, il a reconnu l'an passé s'être dopé cette année-là. Que cette année-là ?
(2) Coureur professionnel, José Maria Jimenez est décédé d'une crise cardiaque en 2003, dans un hôpital psychiatrique, après une cure de désintoxication à la cocaïne.
(3) Manolo Saiz a été démasqué en 2006 lors de l'affaire Puerto révélant un vaste réseau de dopage sanguin.
Ouest-France